Οὔκουν δεινόν, εἰ γῆ μὲν κακὴ
τυχοῦσα καιροῦ θεόθεν εὖ στάχυν φέρει,
χρηστὴ δ’ ἁμαρτοῦσ’ ὧν χρεὼν αὐτὴν τυχεῖν
κακὸν δίδωσι καρπόν, ἀνθρώποις δ’ ἀεὶ
ὁ μὲν πονηρὸς οὐδὲν ἄλλο πλὴν κακός,
ὁ δ’ ἐσθλὸς ἐσθλός, οὐδὲ συμφορᾶς ὕπο
φύσιν διέφθειρ’, ἀλλὰ χρηστός ἐστ’ ἀεί;
Ἆρ’ οἱ τεκόντες διαφέρουσιν ἢ τροφαί;
Ἔχει γε μέντοι καὶ τὸ θρεφθῆναι καλῶς
δίδαξιν ἐσθλοῦ· τοῦτο δ’ ἤν τις εὖ μάθῃ,
οἶδεν τό γ’ αἰσχρόν, κανόνι τοῦ καλοῦ μαθών.

“N’est-il pas étrange qu’un sol ingrat, s’il reçoit l’heureuse influence des cieux, porte de riches moissons; et que le meilleur terrain, privé de la culture qui lui est nécessaire, ne donne que de mauvais fruits : tandis que, chez les hommes, le méchant n’est jamais autre chose que méchant, et le bon reste bon, sans que le malheur puisse corrompre sa nature ; il demeure toujours bon. Est-ce la naissance, est-ce l’éducation qui met cette différence entre les hommes? Sans doute la bonne éducation est une école de vertu ; et celui qui a appris à la connaître sait aussi distinguer le mal par la règle du bien.” (trad. M. Artaud, 1842).

Euripide, Hécube, v. 592-602

Voici l’intégralité d’un petit essai de Paul Valéry concernant les musées.

Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publi­que, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.

Au premier pas que je fais vers les belles choses, une main m’enlève ma canne, un écrit me défend de fumer.

Déjà glacé par le geste autoritaire et le sentiment de la contrainte, je pénè­tre dans quelque salle de sculpture où règne une froide confusion. Un buste éblouissant apparaît entre les jambes d’un athlète de bronze. Le calme et les violences, les niaiseries, les sourires, les contractures, les équilibres les plus critiques me composent une impression insupportable. Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l’obtenir, l’inexistence de toutes les autres. Et je ne parle pas du chaos de toutes ces grandeurs sans mesure commune, du mélange inexplicable des nains et des géants, ni même de ce raccourci de l’évolution que nous offre une telle assemblée d’êtres par­faits et d’inachevés, de mutilés et de restaurés, de montres et de messieurs…

L’âme prête à toutes les peines, je m’avance dans la peinture. Devant moi se développe dans le silence un étrange désordre organisé. Je suis saisi d’une horreur sacrée. Mon pas se fait pieux. Ma voix change et s’établit un peu plus haute qu’à l’église, mais un peu moins forte qu’elle ne sonne dans l’ordinaire de la vie. Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’écoleSuis-je venu m’instruire, ou chercher mon enchantement, ou bien remplir un devoir et satisfaire aux convenances ? Ou encore, ne serait-ce point un exercice d’espè­ce particulière que cette promenade bizarrement entravée par des beautés, et déviée à chaque instant par ces chefs-d’oeuvre de droite et de gauche, entre lesquels il faut se conduire comme un ivrogne entre les comptoirs ?

La tristesse, l’ennui, l’admiration, le beau temps qu’il faisait dehors, les reproches de ma conscience, la terrible sensation du grand nombre des grands artistes marchent avec moi.

Je me sens devenir affreusement sincère. Quelle fatigue, me dis-je, quelle barbarie ! Tout ceci est inhumain. Tout ceci n’est point pur. C’est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l’une de l’autre, quand elles se ressemblent le plus.

Une civilisation ni voluptueuse, ni raisonnable peut seule avoir édifié cette maison de l’incohérence. Je ne sais quoi d’insensé résulte de ce voisinage de visions mortes. Elles se jalousent et se disputent le regard qui leur apporte l’existence. Elles appellent de toutes parts mon indivisible attention ; elles affolent le point vivant qui entraîne toute la machine du corps vers ce qui l’attire…

L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’œil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents ; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles.

Comme le sens de la vue se trouve violenté par cet abus de l’espace que constitue une collection, ainsi l’intelligence n’est pas moins offensée par une étroite réunion d’œuvres importantes. Plus elles sont belles, plus elles sont des effets exceptionnels de l’ambition humaine, plus doivent-elles être distinctes. Elles sont des objets rares dont les auteurs auraient bien voulu qu’ils fussent uniques. Ce tableau, dit-on quelquefois, TUE tous les autres autour de lui

Je crois bien que l’Égypte, ni la Chine, ni la Grèce, qui furent sages et raffinées, n’ont connu ce système de juxtaposer des productions qui se dévorent l’une l’autre. Elles ne rangeaient pas des unités de plaisir incompati­bles sous des numéros matricules, et selon des principes abstraits.

Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, la continuité de la produc­tion et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux varia­tions de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable.

Le musée exerce une attraction constante sur tout ce que font les hommes. L’homme qui crée, l’homme qui meurt, l’alimentent. Tout finit sur le mur ou dans la vitrine… Je songe invinciblement à la banque des jeux qui gagne à tous les coups.

Mais le pouvoir de se servir de ces ressources toujours plus grandes est bien loin de croître avec elles. Nos trésors nous accablent et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exagère l’effet stupéfiant et triste. Si vaste soit le palais, si apte, si bien ordonné soit-il, nous nous trou­vons toujours un peu perdus et désolés dans ces galeries, seuls contre tant d’art. La production de ce millier d’heures que tant de maîtres ont consumées à dessiner et à peindre agit en quelques moments sur nos sens et sur notre esprit, et ces heures elles-mêmes furent des heures toutes chargées d’années de recherches, d’expérience, d’attention, de génie !… Nous devons fatalement succomber. Que faire ? Nous devenons superficiels.

Ou bien, nous nous faisons érudits. En matière d’art, l’érudition est une sorte de défaite : elle éclaire ce qui n’est point le plus délicat, elle approfondit ce qui n’est point essentiel. Elle substitue ses hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille ; et elle annexe au musée immense une bibliothèque illimitée. Vénus changée en document.

Je sors la tête rompue, les jambes chancelantes, de ce temple des plus nobles voluptés. L’extrême fatigue, parfois, s’accompagne d’une activité pres­que douloureuse de l’esprit. Le magnifique chaos du musée me suit et se combine au mouvement de la vivante rue. Mon malaise cherche sa cause. Il remarque ou il invente, je ne sais quelle relation entre cette confusion qui l’obsède et l’état tourmenté des arts de notre temps.

Nous sommes, et nous nous mouvons dans le même vertige du mélange, dont nous infligeons le supplice à l’art du passé.

Je perçois tout à coup une vague clarté. Une réponse s’essaye en moi, se détache peu à peu de mes impressions, et demande à se prononcer. Peinture et Sculpture, me dit le démon de l’Explication, ce sont des enfants abandonnés. Leur mère est morte, leur mère Architecture. Tant qu’elle vivait, elle leur donnait leur place, leur emploi, leurs contraintes. La liberté d’errer leur était refusée. Ils avaient leur espace, leur lumière bien définie, leurs sujets, leurs alliances… Tant qu’elle vivait, ils savaient ce qu’ils voulaient…

– Adieu, me dit cette pensée, je n’irai pas plus loin.

Paul Valéry Le Problème des musées (1923)

à A. de Margerie

Florence, 7 mai 1883

…Comme impression résumée, je pourrais vous écrire la même lettre que de Gênes, et avec combien plus de raison encore.

Ce qui est déjà clair là-bas éclate aux yeux ici ; le grand Etat, l’agglomération démocratique n’offrent qu’un sol glacé à la culture de l’art et à l’idéal sous toute ses formes. La petite république, aristocratique et concentrée, leur est une vraie serre chaude où les chefs-d’œuvres éclosent en pleine terre.

On me répond que le grand Etat protège aussi les arts, qu’ils n’ont pas à se plaindre des Américains du Nord et que Louis XIV et Napoléon les ont royalement traités. Hé oui, royalement ! C’est ce qui a produit les Lebrun, les David, l’art de commande, la peinture officielle, mais aux dépends de l’inspiration, de l’originalité. L’Etat est le grand collecteur, le grand dispensateur ; tout y converge, comme au Malstrom.

L’estampille officielle, cet index de l’Etat despotique, quelle que soit sa forme, monarchique ou jacobine, est l’imprimatur au crible duquel tout passe.

Dans ces petits Etats, où tous les individus, toutes les classes étaient en contact continuel, la culture intellectuelle et artistique était partout. Le peintre trouvait toujours un salon ; si les Médicis manquaient, les Pitti étaient là et à leur défaut, les Strozzi ou les Peruzzi, ou tant d’autres, et enfin leur restait le simple citoyen, bourgeois noble de l’orgueilleuse cité, fier de ses grands hommes, fier de son peintre, public toujours préparé. C’est qu’il faut au génie l’indépendance, et il ne lui suffit pas d’être payé, il lui faut encore et surtout être compris.

Mais Athènes était une démocratie ? Allons donc ! Qu’a de commun avec le sens actuel du mot cette petite cité de quelques milliers d’hommes seulement, où tout le monde était électeur, soit, mais où ce « tout le monde », ce n’étaient que les citoyens, élite raffinée, libre de tout soin matériel, puisque l’esclavage l’en dégageait ; l’esclave faisait le gros ouvrage, l’Athénien ne se salissait pas les mains, à lui la place publique, les affaires, la guerre, et les arts. Dans un Etat où tout le monde fait œuvre noble, point n’est besoin d’une aristocratie et c’en est une qu’une démocratie semblable.

Phidias était une propriété nationale ; ce qui était la nation eût tressailli, si l’on eût touché à ses chefs-d’œuvre, et à Florence, le peuple entier, flambeaux à la main, trompettes en tête, porta triomphalement à Sainte-Marie-Nouvelle la Madone de Cimabuë.

Tout le monde se connaissait et chacun était un peu de tout ; nous sommes, nous, parqués en catégories par carrières, et bien mal avisé qui tente d’en sortir. Les classes sociales sont supprimées, mais la division en spécialités, qui les a remplacées, est autrement intolérante et tyrannique.

La réflexion de Lyautey nous paraît juste dans ses grandes lignes, bien qu’il serait, selon nous, plus judicieux de s’attacher à la forme de gouvernement des Etats plutôt qu’à leur taille. L’auteur privilégie le premier caractère, même s’il est aussi question du régime politique. Assez curieusement, il lie “grand Etat – démocratique” et “petite république – aristocratique”. Il est alors confronté à deux cas particuliers, à savoir un grand Etat aristocratique (celui de Louis XIV), et à un petit Etat démocratique (celui de l’Athènes du Ve siècle). Il se tire de ces objections avec quelques difficultés, et encore n’est-ce pas convaincant.

De fait, Louis XIV fit beaucoup pour les arts, et l’on ne saurait déprécier tant soit peu l’art de cette époque sous prétexte qu’il était officiel. Lyautey, bien de son temps, se fait une représentation de l’art comme indépendance à tout pouvoir, si ce n’est rebelle à celui-ci ; il ne conçoit pas qu’un génie puisse vivre et créer par la commande officielle. Cette conception est évidemment datée, et nous pourrions citer maints exemples qui la rendent caduque; notamment ceux-là mêmes que prend Lyautey, comme Lebrun (sur lequel il émet un jugement de valeur qu’il n’argumente pas) ou encore Phidias, dont l’art était tout ce qu’il y a de plus officiel.

Justement, Lyautey ne semble pas voir le parallélisme qu’il y a entre Phidias et Lebrun ; on avouera que, l’un comme l’autre, ils ont travaillé pour l’Etat (on sait que Lebrun fit de nombreux modèles pour les peintres, mais aussi pour les sculpteurs et les décorateurs lors de la construction de Versailles, et on pense que Phidias fit également de nombreux modèles lors de la construction du Parthénon). Ce que Lyautey dit de l’organisation de la cité athénienne est d’ailleurs partiellement faux ; beaucoup de citoyens travaillaient de leurs mains, notamment les paysans, à tel point que Périclès dédommageait les citoyens qui venaient à l’Assemblée. Citoyens qui étaient loin de constituer une élite comme l’entend Lyautey, et il n’y a qu’à lire Platon à ce sujet. Non, si l’Athènes de Périclès est ce qu’elle est, c’est grâce à Périclès, puis à son aristocratie.

Ce qui favorise l’art dans une société, c’est avant tout la qualité de ses élites ; si une petite république italienne de la Renaissance est si riche en matière d’art, ce n’est non pas à sa taille, ni à son peuple, si restreint soit-il, qu’elle le doit, mais aux aristocrates qui la gouvernent. La taille du pays ne fait rien à l’affaire.

Voici ce qu’écrit Paul Baudry, peintre du XIXe siècle “académique” (voir une oeuvre) à son amie Louise Garnier, épouse de Charles Garnier (Baudry a d’ailleurs participé au décor de l’Opéra Garnier).

Le 18 mars, les émeutes des Parisiens éclatent, Thiers quitte Paris pour Versailles. Apprenant la nouvelle, Paul Baudry, dans une lettre à Louise Garnier, s’emporte: « j’ai pris Paris en horreur, et j’ai le mépris le plus profond pour la populace abjecte et lâche que j’ai connue par force cet hiver”. Il écrit encore « J’ai même oublié la guerre et toutes les haines qu’elle aura soulevées; je ne pense plus qu’à ces bandits, ces voleurs et assassins de Paris. Ah Dieu! quel épouvantable temps, et qu’on est malheureux d’y être né ! » Baudry s’impatiente, voudrait rentrer à Paris pour « finir son travail, comme il le confie à son amie le 18 mai alors que Thiers vient, le 10 mai, de signer le traité de Francfort pour mettre fin à la guerre franco-prussienne en abandonnant l’Alsace et la Lorraine. Le 16 mai, la colonne Vendôme est détruite. La « semaine sanglante » éclate à Paris du 21 au 28 mai, faisant des milliers de morts et déclenchant l’incendie de nombreux bâtiments publics: l’Hôtel de Ville, les Tuileries, les Gobelins sont dévorés par les flammes. Paul Baudry, apprenant ces nouvelles, s’in­surge et craint plus que jamais pour l’Opéra; il écrit à Louise le 3 juin : « Quelles horribles brutes et quels infâmes que ces faux républicains. Il s’en est fallu de peu que l’œuvre de Charles et que toute l’intelligence et la richesse du pays ne fussent englouties en quelques minutes. Malgré l’immensité de notre malheur on doit remercier Dieu de nous avoir préservés. Mais je suis anéanti, confondu de scélératesse et surtout de l’ignoble bêtise de ces incendiaires, de ces voleurs et de ces assassins. Quels misérables ! »  Quatre jours plus tard, Courbet, qui a encouragé la destruction de la colonne Vendôme, est arrêté; comme la population parisienne, les artistes sont plus que jamais, au-delà des débats esthétiques, divisés.

Cité par Christophe Vital dans Paul Baudry, les portraits et les nus 2007

Par comparaison, lire aussi cet article

Il [Mittler] aimait à soutenir qu’aussi bien dans l’éducation des enfants, que dans le gouvernement des peuples, rien n’est si maladroit et si barbare que les interdictions, que les lois et les ordonnances prohibitives.

“L’homme est actif de sa nature, disait-il, et quand on s’entend à commander, il ne demande qu’à suivre, il agit, il exécute. Pour ce qui est de moi, j’aime mieux autour de moi tolérer les défauts et les vices, en attendant que je puisse prescrire la vertu opposée, que me débarrasser du défaut, et ne rien mettre de bien à sa place. L’homme fait très volontiers ce qui est bon et décent, pourvu qu’il y puisse parvenir : il le fait pour avoir quelque chose à faire, et n’y réfléchit pas plus qu’aux sottises qu’il entreprend par oisiveté et par ennui.

“Je suis souvent agacé d’entendre la façon dont on fait répéter, dans l’éducation des enfants, les dix commandements ! Le quatrième est encore une très belle, une très raisonnable prescription : “Honore ton père et ta mère.” Si les enfants se le gravent bien dans l’esprit, ils en ont pour toute la journée à s’y exercer. Mais, le cinquième, que faut-il en dire ? “Tu ne tueras point !” Comme si l’homme avait la moindre envie de tuer son semblable ! On hait quelqu’un, on se met en colère, on s’emporte, et par voie de conséquence de cette colère et bien d’autres choses, il peut fort bien arriver, qu’à l’occasion, on tue quelqu’un. Mais n’est-ce pas une mesure barbare que d’interdire aux enfants le meurtre et l’assassinat ? Si l’on disait : “Prends soin de la vie de ton prochain, écarte ce qui peut lui être nuisible, sauve-le, à ton propre péril ; si tu lui fais tort, songe que que tu te fais tort à toi-même.” Voilà les commandements qui devraient avoir cours chez des peuples policés et raisonnables, et qu’on relègue misérablement dans les questions et réponses du catéchisme.

“Quant au sixième, je le trouve proprement abominable. Quoi ? attirer la curiosité d’enfants déjà inquiets sur de périlleux mystères, offrir à leur imagination des images et des représentations singulières qui apportent dans toute sa virulence précisément ce qu’on veut éloigner. Il vaudrait bien mieux faire châtier arbitrairement ces manquements par un tribunal secret que de les livrer au bavardage des dévotes de paroisse. [...] “Tu ne commettras point d’adultère !” : quelle grossièreté, quelle indécence !

Johann Wolfgang von Goethe, Les Affinité électives, 1811
(Trad. Pierre du Colombier)

(texte allemand à venir)

Cela me confirme dans ma résolution de m’en tenir désormais uniquement à la nature : elle seule est d’une richesse inépuisable ; elle seule fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les règles ne produira jamais rien d’absurde ou d’absolument mauvais ; de même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur. Mais, en revanche, toute règle, quoi qu’on en dise, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression. “Cela est trop fort ! t’écries-tu ; la règle ne fait que limiter, qu’élaguer les branches gourmandes.” Mon ami, veux-tu que je te fasse une comparaison ? Il en est de ceci comme de l’amour. Un jeune homme se passionne pour une belle ; il coule près d’elle toutes les heures de la journée, et prodigue toutes ses facultés, tout ce qu’il possède, pour lui prouver sans cesse qu’il s’est donné entièrement à elle. Survient quelque bon bourgeois, quelque homme en place, qui lui dit : “Mon jeune monsieur, aimer est de l’homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un homme. Réglez bien l’emploi de vos instants ; consacrez-en une partie à votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez l’état de votre fortune : sur votre superflu, je ne vous défends pas de faire à votre amie quelques petits présents ; mais pas trop souvent ; tout au plus le jour de sa fête, l’anniversaire de sa naissance, etc.” Notre jeune homme, s’il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et tout prince fera bien de l’employer dans sa chancellerie ; mais c’en est fait alors de son amour, et, s’il est artiste, adieu son talent. Ô mes amis ! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement ? Pourquoi si rarement soulève-t-il les flots et vient-il bouleverser vos âmes saisies d’étonnement ? Mes chers amis, c’est que là-bas sur les deux rives habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient inondés ; et à force d’opposer des digues au torrent et de lui faire des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.

Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrance du jeune Werther (1774)
(trad. Bernard Groethuysen)

La vie humaine est un songe ; d’autres l’ont dit avant moi, mais cette idée me suis partout. Quand je considère les bornes étroites dans lesquelles sont circonscrites les facultés de l’homme, son activité et son intelligence ; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu’à prolonger notre misérable existence ; que notre tranquillité sur certaines questions qui nous tenaient à coeur n’est qu’une rêverie résignée, semblable à celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de riantes perspectives les murs de leur cachot ; tout cela, mon ami, me rend muet. Je rentre en moi-même, et j’y trouve un monde, mais plutôt en pressentiments et en sombres désirs qu’en réalités et en action ; et alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m’enfonce plus avant dans l’univers en rêvant toujours.

Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, 1774
(Trad. Bernard Groethuysen)

Jean Auguste Dominique Ingres au sujet de 1848, après que les révoltés furent matés dans le sang par le général Cavaignac :

Tout est fini comme danger ; et le brave Cavaignac nous reste toujours avec son état de siège urgent encore, la répression est grande et juste, oui, il faut qu’ils rentrent dans l’enfer dont ils étaient sortis, ces scélérats qui n’avaient pas même la figure humaine. Les récits sont horribles [...] et si on ne purifie pas jusqu’au bout le pays de pareils monstres nous serions désormais tous perdus.

Cité par S. Guégan (éd. Gallimard)

A propos de la Révolution de 1848, voici ce qu’écrit Delacroix, dans une lettre à George Sand :

Vous avez bien fait de partir : on vous aurait peut-être accusée d’avoir fait des barricades¹. Vous dites fort bien que dans des temps comme ceux-ci l’esprit ne raisonne pas et que les coups de fusils ou de baïonnettes deviennent les seuls arguments qui aient cours. [...] Votre ami Rousseau, qui du reste n’avait jamais vu que le feu de la cuisine, exalte quelque part dans un accès d’humeur belliqueuse le mot d’un palatin polonais qui disait à propos de sa turbulente république [...] : « Je préfère une liberté mêlée de dangers à une servitude paisible. » J’en suis venu, hélas ! à l’opinion contraire en considérant surtout que cette liberté achetée à coups de batailles n’est vraiment pas de la liberté.

Eugène Delacroix, lettre à George Sand (1848)

 

Delacroix aide les paysans du village où se trouve sa “maison de campagne” à chasser les émeutiers refluant vers Paris (Lettre à Mme de Forget, 2 juin 1848) :

Chère amie, [...] nous avons été ici, bourgeois et manants, fort occupés. [...] Il était à craindre qu’une grande partie des hommes qui avait fait l’émeute ne se répandit en grand nombre sur toutes nos routes : la nôtre, soit par Ris, soit par ici, est des plus directes en sortant du faubourg Saint-Antoine : nous avons donc monté la garde et arrêté plusieurs de ces gredins. [...] Que peut-il sortir de tout cela, sinon la répétition des mêmes horreurs dans l’abîme où nous ont jetés les prétendus réformateurs si habiles à critiquer, si débiles quand il a fallu agir. En vérité cette malheureuse nation en est réduite à se sauver toute seule et à sauver en même temps les indignes qui se sont faits ses chefs.

Cela laisse songeur, et pour ma part, j’ai été agréablement surpris d’apprendre (ou plutôt de me voir confirmer) que les artistes ne sont pas toujours du côté des révolutionnaires. Précisons aussi que Delacroix et Ingres ont pourtant toujours été opposés, et qu’ils n’ont pas du tout pratiqué la même esthétique dans leur art. D’autre part, Delacroix, ce “révolutionnaire” en peinture, comme on se plaît à le dire, et qu’on a toujours voulu considérer comme socialiste, se montre bien sceptique à l’égard de la politique, et dément par ses mots toute cette légende du peintre rebelle (sachant qu’il a toujours cherché à recevoir honneurs et distinctions officiels, qu’il a d’ailleurs fini par obtenir en partie).

Lettres citées par A. Sérullaz et A. Doutriaux, éd. Gallimard.


Les moralistes, les philosophes, j’entends les véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que sous le rapport humain, n’ont jamais parlé politique. L’égalité des droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n’ont recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à cet obscur fatum des Anciens, mais à cette nécessité éternelle que personne ne peut nier, et contre lesquelles les philanthropes ne prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. Ils n’ont demandé autre chose au sage que de s’y conformer et de jouer son rôle. [...] La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l’âme sont éternelles et tourmenteront l’humanité sous tous les régimes ; la forme, démocratique ou monarchique, n’y fait rien.

Eugène Delacroix, Journal, 20 février 1847

 

Lettre à Mme de Forget, 2 juin 1848

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